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Exposition en cours

 

"Cela doit-il être ? Cela est."

 

Présentation de projet - Salle des casques - Jardin Rouge - fin de résidence d'artistes de la Fondation Montresso*  

26/03/2022 au 07/05/2022

 

"Cela doit-il être ? cela est."

Sidi Harazem - Maroc

 

2022

112 x 166,8 cm.

Emulsion vinylique, gomme bichromatée et pierre noire sur papier.


Les lieux sont porteurs de mémoires. Des mémoires multiples, plurielles puisant leur force dans l’histoire et dans les évènements vécus. Comprendre l’homme, c’est accepter de se pencher sur ses empreintes, ac- cepter de se laisser aller à la contemplation des traces qui marquent son cheminement. L’architecture en fait partie. Marqueurs d’époques, traductions par la forme d’enjeux politiques et sociaux, métamorphoses des pensées humaines, les constructions des bâtiments sont animées par ces messages, par ces imaginaires singuliers et significatifs. C’est ainsi que la vie trouve sa place, comme une évidence entre les murs. 

Ce sont ces instants que Roxane Daumas saisit, ces écritures de l’homme qui surgissent à travers la pierre et le béton. Cela doit-il être ? cela est. Si le titre de l’exposition fait référence à la chanson de Léo Ferré Muss es sein ? Es muss sein !, il en reprend également la signification. Offrir à tous la connaissance, déplacer le regard, sortir des grandes institutions pour per- mettre à l’art d’accéder à l’universalité, telles sont les dynamiques communes à certains courants de pensée de la deuxième moitié du XXe siècle. Les lieux, comme les créations, s’essentialisent alors dans cette remarquable volonté d’élargissement, dans ce besoin vital d’échange avec le plus grand nombre. 

Suite à l’une de ses résidences à Jardin Rouge, Roxane Daumas a continué de s’intéresser à ces endroits en suspens, ces endroits abandonnés où le temps dévoile sa marque. Le site de Sidi Harazem dans la région de la ville de Fès au Maroc s’impose alors pour l’artiste comme une certitude. Confiée en 1961 à l’architecte Jean-François Zevaco, la construction de la station thermale prend forme et s’impose rapidement comme un joyau de l’esthétique architecturale moderniste. Véritable lieu de vie et de rencontre pour les populations locales, le parc est aujourd’hui laissé à l’abandon, comme effacé derrière les souvenirs. Désaffecté, livré à lui-même face à la détérioration que le temps provoque, de cet endroit ne demeure que le vestige des moments passés. 

« Les lieux meurent comme les hommes, quoiqu’ils paraissent subsister » écrivait l’essayiste Joseph Joubert. C’est de cette incohérence dont Roxane Daumas s’inspire, de cette contradiction entre ce qui fut et ce qui est. Dans un équilibre subtil entre réalité et subjectivité, l’artiste mélange les tech- niques, les formats et les nuances, parvenant ainsi à faire de ses œuvres la manifestation de ce paradoxe. Le crayon figure ce que la gomme estompe, et la couleur, pour la première fois introduite, rappelle par ses teintes passées l’univers photographique des années 80. 

Brouillant les frontières entre exactitude factuelle et empirisme, Roxane Daumas cultive cette ambiguïté du temps et de l’espace. Les œuvres fonctionnent alors comme des révélateurs d’histoires. Invitation à un véritable voyage visuel, aussi uniques que troublants, les grands formats de l’artiste transcendent les perspectives. Technique ancienne, mémoire d’une époque alors révolue, la gomme bichromatée perturbe le regard. Dans un constat émouvant, elle témoigne de cette rencontre étrange du tragique et du grandiose, résultat du tiraillement éprouvé par le lieu lui-même entre sa fonction première et son abandon. Fantômes d’une époque différente, les bâtiments n’existent plus que dans le souvenir. 

Pourtant, la peinture et la pierre noire figurent leur présence réelle. Le travail de Roxane Daumas s’inscrit alors dans un devoir de mémoire nécessaire à la bonne compréhension de l’histoire. Ce sont ces endroits qu’il ne faut pas oublier, ces marqueurs d’âge qui, dans une dernière volonté de se manifester, en disent tant sur les messages dont ils sont encore porteurs. La réminiscence mène ainsi à la prise de conscience. L’histoire ne cesse de s’écrire et l’espérance demeure. Comme l’exprimait d’ailleurs Charles Nodier, 

« [...] se souvenir, c’est presque recommencer. » 

 

Salomé Issahar-Zadeh

Fondation Montresso*