A Part Of

 

 A Part Of  - Novembre 2019 - Marrakech

Projet présenté à la Fondation Montresso* pour l'exposition TATE, There Are Treasures Everywhere

avec Tania Mouraud, Maya-Ines Touam et Fatiha Zemmouri

Commissariat de l'exposition : Estelle Guilié - directrice artistique de la Fondation Montresso*

 

Photographies : Cyril Boixel

" L’érosion constitue sans doute l’une des plus grandes vertus du temps. Paradoxalement. L’histoire humaine s’essouffle en effet à poursuivre la pérennité depuis tant de siècles que l’idée même d’usure positive paraît incongrue. Et pourtant... La déliquescence ronge les entraves où s’aliènent nos propres ambitions. Et, sans elle, nous pataugerions sempiternellement dans les mêmes bassins de platitudes et de stéréotypes. Roxane Daumas semble l’avoir compris. À l’heure où la question narrative habite le discours d’une majorité de plasticiens, elle s'est affranchie des carcans du récit pour introduire dans sa pratique ce qui jusqu’ici, et depuis Aristote, fondait, alimentait ou bousculait essentiellement la dramaturgie: le conflit. 

Cet état latent, source d’un élément aussi important au sein d’une proposition artistique que la tension, pouvait déjà se pressentir dans Architectures Inachevées. Là, Roxane jouait d’oxymores visuels tels que le spectateur effleurait instinctivement ce que l’image n’explicitait pas. Silences criants, absences parasitaires, ruines édifiantes,... L’intention, sans jamais verser dans les excès et la prétention d’une allégorie plus descriptive ou moralisante que subtile, se réalisait par un concept structurel d’une évidence imparable. Chaque cadre criait ainsi une forme d’absolu tel que subitement l’idée de vérité paraisse simple et accessible. Comme un plan d’Ozu, l'authenticité habitait une composition millimétrique, sans qu’aucune verbalisation ne nous dise quoi penser, quoi conclure. 

Pourtant, et malgré sa force, Architectures Inachevées ne suffirait pas. La valeur éminemment documentaire d’un travail bâti sur les avortements matériels d’une civilisation à la dérive renvoie exclusivement à une histoire passée, un événement ponctué. Le ton glisse alors vers un nihilisme d’ordre pessimiste qui sous couvert d’interrogation constructive ne cesse de dénoncer une atroce et impuissante perte de foi. En effet, avec la disparition, la tension s’apaise et la lutte cesse. En mobilisant donc des vestiges seuls, la série mentionne le conflit mais ne l’utilise pas. Elle l’archive. Car celui-ci réclame la présence physique d’un Homme, d’une obligation directe de 

s’y confronter. Dans Stalker , la valeur de La Zone n’est complète que 1 parce que trois humanités y déambulent jusqu’à devoir choisir. Bref, même s’il ne le résout pas, plus l’individu s’éloigne d’un conflit, plus la tension dramaturgique diminue. 

Mais Roxane Daumas mûrit. D'une trentaine milléniale désabusée, elle passe à une quarantaine déconstructive. Elle troque donc les constatations amères au profit de la nuance, de la reformulation et du contre-plan. Les oeuvres que T.A.T.E. présente en sont le reflet, la démonstration. Ici, l’Homme se débat et, avec lui, la valeur dynamique de la lutte se rétablit. La nouvelle proposition peut alors reconduire la genèse d’Architectures Inachevées tout en la renforçant. 

Les épaves de Marrakech s’effacent ainsi au profit des ruines yougoslaves. En Croatie, Roxane recense les stigmates d’une guerre sauvage et réinterprète nouvellement les clichés à la mine. La plage dynamique se radicalise davantage. Les noirs sont d’une profondeur inégalable tandis que les blancs cristallins écartèlent l’immanence de ces lieux. Le trait quant à lui ne délimite pas; il se dissout dans un jeu de masses dont l’unique vocation consiste à valoriser les contrastes entre l’absence et la présence, la projection et l’abandon. Pourtant, la série naît ailleurs. Même si elle réitère le point de vue d’Architectures Inachevées, Roxane déplace son centre de gravité et ne perçoit dorénavant le topos qu’à travers le pathos. L'instinct initial qui construisait une observation clinique a posteriori travaille à présent depuis l’a priori que verbalise la confession d’un intime. 

En effet, l’image architecturale extrapole métaphoriquement une histoire personnelle contée par un proche. Celui-ci s’offre d’abord à Roxane qui le met en scène et l’immortalise ensuite au polaroïd. C’est seulement alors qu’intervient l’image de l’édifice. Selon la teneur du traumatisme révélé, l’artiste associe l’un ou l’autre bâtiment, l’une ou l’autre perspective. Et, par cette sacralisation poétique du sujet ainsi que la mise en abîme pudique de son récit, elle restaure le lien entre 

1 Andreï Tarkovski, Stalker, MK2, 1979 

blessure et plaie, entre présent et passé. Toutefois, la teneur dramaturgique d’une narration ne peut se satisfaire d’une trame strictement descriptive et nécessite le déroulement d’un second acte conflictuel pour trouver sa pleine vibrance. Ce n’est que dans la quête d’un salut et l'horizon du futur que la déchirure trouve son sens. Au dessin et au polaroïd, Roxane ajoute donc une représentation à la gomme de l’image idéale formulée par son protagoniste. Hier, aujourd’hui et demain, le triptyque est complet. 

Cependant, l’évolution du concept artistique que manipule Roxane se mesure davantage dans la pluralisation des langages investis que dans l’exercice intellectuel. Car renoncer à l’exclusivité de l’a posteriori pour y confronter l’a priori suppose renoncer au dogmatisme d’affirmations binaires pour entrer dans un mouvement au minimum dialectique. Ainsi ce ne sont plus un dessin et une photographie strictement méthodologiques que propose Roxane mais deux dessins et deux photographies ambivalents où conversent objectivation et subjectivation. Aux prises de lieux froides et calculées répondent des polaroïds chauds et hasardeux également livrés aux surprises de la mise en scène et surtout de l’interprétation. De même, au dessin d’ajouts rationnels se mesurent les gommages et les aléas de l'omission. Subitement, la lutte entre impulsion et constructivisme dynamise le rapport au langage pour en libérer les potentialités paradoxales. Et, par là-même, l’artiste reformule un dasein équilibré où son instinct kamikaze et empathique peut cohabiter avec ses aspirations au contrôle de soi et à la planification que visent rigueur comme procéduralité. L’escarre thésaurise alors la force de l’expérience tandis que le conflit dramaturgique restitue une idée plurielle de l’existence. Précieux nos effondrements! Précieux leurs exigences et précieux encore nos rêves, nos espérances, nos idéaux. "

Guillermo Rivera

Texte de l'édition dédiée à l'exposition - Fondation Montresso*